
Le Christ philosophe
Fin 2007, Frédéric Lenoir publie un ouvrage très didactique et passionné, Le Christ philosophe (chez Plon). Directeur du Monde des religions, cet historien tente de déchiffrer le poncif communément admis selon lequel les valeurs de la République se sont construites contre la religion chrétienne.
Il me semble qu’il défend une double thèse : d’une part, il montre que la réalité de l’histoire du christianisme fut, en certains points essentiels, une inversion radicale des valeurs évangéliques ; et d’autre part, il montre que le message du « Christ » s’est échappé de l’Eglise pour revenir dans le monde moderne sous une forme laïcisée.
Frédéric Lenoir a souhaité écrire ce livre car il pense que la chrétienté s’est développée contre le christianisme et que ce dernier est devenu illisible pour ceux qui ne connaissent pas ses textes fondateurs.
Trois thèmes ressortent de ces 300 pages, découpées en 7 chapitres : la philosophie du Christ, l’origine de l’humanisme moderne et la question très actuelle des racines chrétiennes de l‘Europe.
La philosophie du Christ
Avec citations bibliques à l’appui, l’auteur démontre à quel point le message christique est révolutionnaire et subversif. Jésus bouleverse les règles morales en vigueur jusqu’à lui et fonde une nouvelle éthique : égalité, liberté de l’individu, émancipation de la femme, justice sociale, séparation des pouvoirs spirituel et temporel, amour du prochain, non-violence et pardon.
Prenons l’exemple de l’égalité et remettons-nous dans le contexte de l’époque : pour les Juifs, il n’y a pas d’égalité entre Juifs et non-Juifs ou pour les Grecs, pas d’égalité entre Grecs et non-Grecs (les barbares), mais aussi entre hommes et femmes, entre citoyens et esclaves. Jésus rompt avec l’idée qu’on reconnaît son prochain uniquement parmi les siens, dans son propre peuple. Pour Jésus, parce que tous les hommes sont fils d’un même père, ils sont tous frères, donc tous égaux : l’idée éthique d’humanité apparaît. Paul résume cette révolution : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Galates, 3, 28).
D’après Frédéric Lenoir, l’élément capital dans la révolution christique est « la conception de l’être humain en tant que sujet autonome auquel Jésus accorde une valeur inédite, rétablissant chaque individu dans sa pleine dignité et sa pleine liberté, indépendamment de toutes considérations extérieures (âge, sexe, statut social...) ». En effet, Jésus rompt avec la conception holiste de l’époque (où l’individu est considéré comme la partie d’un Tout qui l’englobe) et porte son attention sur la singularité et l’intériorité de l’individu.
L’origine de l’humanisme moderne
A travers un long parcours historique, l’auteur du livre s’efforce de montrer de quelle manière les humanistes modernes des XVIe XVIIe et XVIIIe siècle ont repris le message du Christ pour fonder la morale laïque moderne, et ce message évangélique aurait finalement conduit aux droits de l’homme : « Le Christ a enseigné la liberté, l’égalité, la fraternité, la séparation des pouvoirs ? Fort bien, disent les modernes. Reprenons tous ces excellents principes dans une perspective humaniste, sans référence à Dieu, en les adossant à la raison et non à la foi. »
Le projet humaniste consiste à mettre l’homme au centre de tout en affirmant sa dignité, sa liberté et ses capacités de connaissance. L’humanisme naît en Italie à la fin du XIVe siècle avec Pétrarque. Fervent chrétien, Pétrarque montre que le christianisme vaut surtout parce qu’il parle de la profondeur de l’être humain, de son intériorité. Giovanni Pic de la Mirandole (XVe siècle) montre que la liberté humaine est un cadeau de Dieu. Pour Érasme (XVIe siècle), l’idée d’auto-perfectionnement de l’homme par sa raison ne s’oppose pas à la version évangélique de la religion chrétienne. En somme, l’humanisme chrétien affirme l’autonomie de l’individu, c’est-à-dire la revendication d’une libération à l’égard des autorités religieuses qui portent atteinte à cette liberté fondamentale.
La réforme protestante est la première grande contestation des temps modernes qui va faire vaciller l’église et la confronter à ses contradictions. Chaque individu doit pouvoir être son propre interprète, grâce à sa raison.
Le mouvement des Lumières, au XVIIIe siècle, s’est construit contre l’institution catholique, mais il s’est inspiré de l’éthique évangélique. Les philosophes du XVIIIe siècle sont déistes : ils croient en un Dieu lointain, étranger aux discours ecclésiastiques et aux pratiques catholiques. Voltaire croit en une religion naturelle qui se limite à la croyance en l’être suprême et en une éthique universelle inspirée des principes de l’enseignement du Christ.. Celui-ci déclare : « Si l’on veut bien y faire attention, la religion catholique, apostolique et romaine est, dans toutes ses cérémonies et dans tous ses dogmes, l’opposé de la religion de Jésus. »
Kant substitue les impératifs catégoriques dictés par la raison aux lois divines édictées par la Bible : « Agis selon une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle », par exemple.
Frédéric Lenoir insiste en affirmant que ce qui est vraiment nouveau chez les modernes, « c’est d’introduire les grands principes religieux refondés en raison dans les lois d’États, de les traduire concrètement dans le réel ».
Ainsi, les philosophes modernes n’ont rien renié de l’enseignement le plus universel du Christ, mais ils l’ont durablement installé en opérant un transfert de légitimité : ce n’est plus Dieu qui fonde l’éthique, mais la raison humaine. « Seul ce transfert pouvait permettre d’échapper à l’arbitraire de l’interprétation théologique », ajoute l’auteur. En outre, on peut remarquer la ressemblance entre la théologie chrétienne et les religions séculières à propos des trois vertus théologales d’amour, de foi et d’espérance. Aujourd’hui, l’amour et la fraternité restent l’idéal recherché, la foi en Dieu est remplacée en la foi en la raison humaine et l’espérance d’un paradis céleste est remplacée par l’espérance d’un paradis terrestre.
Enfin, d’après le philosophe des religions, si la démocratie et les droits de l’homme n’ont pas eu lieu en Chine, en Inde ou dans l’Empire ottoman, c’est parce que l’Occident était chrétien. En ce sens, il nous apprend les origines religieuses des deux mots d’ordre de nos sociétés : la raison et le progrès.
La question des racines chrétiennes de l’Europe
L’auteur est très clair à ce propos : « A strictement parler, les racines de l’Europe ne sont pas chrétiennes. Elles sont grecques, juives, romaines, égyptiennes, mésopotamiennes, perses... Le christianisme est devenu la matrice de l’Europe parce qu’il a lui-même absorbé l’héritage du monde antique. Pour ne pas nier les sources antiques, il serait donc plus approprié de parler de rôle déterminant du christianisme dans la construction de l’identité européenne ».
Ainsi, pour Frédéric Lenoir, c’est un fait et une évidence, quelles que soient nos convictions religieuses, nous sommes tous des héritiers de l’Europe chrétienne. Notre culture est imprégnée du christianisme (notre calendrier est calqué sur la naissance de Jésus-Christ, les fêtes occidentales les plus importantes sont celles du Christ, beaucoup de nos expressions viennent de la bible, l’art occidental est un art chrétien, etc.). Si certain ont tant de mal à admettre cette réalité historique, c’est à cause de l’allergie à l’Eglise catholique et un déplacement de frontière : christianisme = institution qui opprime l’individu. En effet, il faudra attendre 1966, suite au concile Vatican 2, pour que l’Église catholique admette par exemple la liberté religieuse. L’Eglise se remet difficilement en cause. Elle n’a, par exemple, jamais condamnée l’Inquisition comme pratique institutionnelle. Jean-Paul II a été le premier à condamner les membres de l’Eglise qui ont fait ça, mais pas l’Eglise en elle-même.
En somme, on peut retenir que le christianisme n’est pas d’abord une religion, avec des dogmes, des rites et un clergé ; « c’est avant tout une spiritualité personnelle et une éthique transcendante à porté universelle », conclut Frédéric Lenoir.
Source article : http://www.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=36913