
CIA, guerres secrètes (Arte)
Comment la CIA est-elle devenue cette puissante agence prête à perpétrer des assassinats, à soutenir des coups d’État et des dictatures sanguinaires au nom de la défense des intérêts américains ? Dans ce premier volet, de hauts responsables du renseignement, ayant tous quitté leurs fonctions, règlent leurs comptes avec les années 1947-1977 et dévoilent une histoire peu glorieuse de la politique extérieure américaine.
"J’ai créé la CIA pour qu’elle fournisse toute l’information disponible au président, pas pour qu’elle se transforme en agence internationale engagée dans des activités douteuses, des assassinats ou des renversements de gouvernements. Si j’avais su..." (Truman en 1960) "Nous avons fait fausse route dès le début en faisant venir aux États-Unis le plus grand nombre d’anciens nazis." (Robert Steele, CIA - Opérations clandestines)
1. 1947-1977 : Opérations clandestines
William Karel ouvre la boîte de Pandore en recueillant et confrontant méthodiquement les révélations de personnages clés : anciens directeurs, sous-directeurs et officiers de la CIA et du FBI, membres du KGB, secrétaires d’État à la Défense, conseillers du président. Ces témoignages, illustrés par des images d’archives, retracent l’histoire de la montée en puissance et de la dérive criminelle de la CIA, qui s’est peu à peu détournée de sa mission de renseignement. Créée en 1947 par le président Truman pour pallier les déficiences des services secrets qui n’ont pas su prévoir Pearl Harbor, la Central Intelligence Agency a, à l’origine, "pour unique fonction de prédire quand, comment et à quel endroit l’Union soviétique (va) attaquer", selon Rober Baer (CIA - Opérations clandestines). Mais très vite, elle échappe à l’autorité présidentielle et se charge des opérations subversives à l’étranger. Elle est directement impliquée dans le renversement de Mossadegh en Iran, d’Arbenz Guzman au Guatemala et dans l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo. John F. Kennedy voudra anéantir l’agence qui lui fait porter la responsabilité de l’échec de la baie des Cochons. Mais la CIA s’avère indémantelable. Il faudra attendre le renversement d’Allende au Chili, la débâcle vietnamienne, la mise sur écoute de milliers de civils américains et surtout l’enquête sur le Watergate, en 1972, pour que le Congrès décide de museler la CIA en instaurant le Prohibition Act.
Les crimes de la CIA
"À chaque fois que la CIA a fait quelque chose d’horrible, c’était sur ordre du président", estime pour sa part Robert Steele (CIA - Opérations clandestines). La CIA était-elle une créature surpuissante qui a échappé au contrôle de son maître, ou un docile organe secret prêt à accomplir les basses œuvres des gouvernements ? L’enquête, très fournie, s’attache à éclaircir des moments clés et les responsabilités des uns et des autres, sans donner de réponses définitives tant chaque témoin a, encore aujourd’hui, quelque chose à défendre. Les règlements de compte sont cinglants, notamment entre les ex-membres des gouvernements et de la CIA, et éclaboussent de nombreuses personnalités politiques.
Après le scandale du Watergate et le coup d’État au Chili, la CIA est ébranlée et se taille dans le monde entier une réputation de mauvais élève. Loin de redorer son blason, elle renoue dans les années 1977-1989 avec pratiques obscures et opérations clandestines. Enquête au cœur du pouvoir. "La CIA a toujours pensé qu’elle était la meilleure agence gouvernementale et, vous savez quoi, c’est la pire." (Joseph Trento, historien) "Toutes les règles de la CIA vont à l’encontre de la transparence." (William Quandt, Conseil national de sécurité)
1977-1989 : La fin des illusions
À son arrivée à la Maison-Blanche, en 1977, Jimmy Carter tente de tourner la page d’une CIA puissante et opaque, mais les erreurs d’appréciation se poursuivent. Dans l’euphorie qui suit Camp David, les États-Unis minimisent la popularité croissante de Khomeyni en Iran et laissent le pays sombrer dans le fondamentalisme. Quelques mois plus tard, l’affaire des otages de Téhéran révèle avec fracas les manœuvres politiques de la CIA pour placer Reagan au pouvoir. Entre-temps, Carter mésestime une nouvelle fois la situation en ne prêtant pas attention au danger d’une possible invasion russe en Afghanistan. Surpris par l’attaque, les Américains surarment des moudjahidins incontrôlables, qui deviendront les talibans.
Mais c’est surtout sous Reagan que la CIA renoue avec ses méthodes d’antan, notamment dans son laboratoire politique d’élection, l’Amérique du Sud. Au Nicaragua, la CIA finance la contre-révolution avec l’argent des armes vendues à l’Iran. C’est l’Irangate. Mais, loin d’être une créature qui a échappé au contrôle de son créateur, la CIA ne fait qu’appliquer les ordres des plus hautes instances de l’État. Manœuvres politiques douteuses et incapacité à anticiper les grands bouleversements, y compris la chute de l’URSS, résument la CIA entre 1977 et 1989. La guerre froide terminée, l’agence de renseignement se retrouve sans ennemi, inutile et oisive...
William Karel recueille témoignages et révélations de personnages clés de la défense américaine, qui sont mis en perspective avec des images d’archives et les analyses critiques de journalistes et d’historiens. Le puzzle ainsi reconstitué met directement en cause les personnages politiques les plus importants de l’époque.